dimanche 18 novembre 2007

Un dimanche comme les autres


Il pleut dehors. Il fait froid. Je pousse le chauffage jusqu’à thermostat 4 et me prépare un café. La télévision du voisin beugle. Je reconnais entre deux applaudissements et le souffle de la cafetière la voix de Drucker. Je les imagine bien, mes deux petits vieux voisins de palier : silencieux, sur leur canapé en Cuir Center, à demi allongés, luttant pour ne pas fermer les yeux, la langue encore chargée du goût du gigot-flageolet du midi. Ils s’ennuient tous les deux, dans leur appartement bien plus grand que le mien.
Je pourrais prétexter l’oubli d’un rachat de petits sucres en morceaux pour aller sonner chez eux et engager la conversation du genre : "alors, c’est qui l’invité cette semaine chez Drucker ? » mais je n’en prends pas avec mon café. Et puis de toute façon, j’ai mieux à faire, avant de passer le café et de penser à mes voisins, j’avais prévu de revoir L’œuf du Serpent, qui, comme tu dois le savoir, n’est pas un film de kung-fu, mais un Bergman.

Il y a beaucoup de crétins cinéphiles qui disent qu’il s’agit d’un des films les plus accessibles du cinéaste suédois et par conséquent l’un de ses moins intéressants. C’est faux, L’œuf du Serpent, c’est un peu comme un texte de Nietzsche ou d’Arendt, tu crois que tu comprends parce que c’est écrit dans une langue qui semble être à ta portée (peu technique certes, mais quand même plus riche que les 99 mots de vocabulaire du type qui croit tout savoir) mais en réalité, c’est beaucoup plus complexe que ça en a l’air.

Il serait vain et prétentieux de faire une analyse poussée du film en ces pages (si tu veux on peut toujours en parler autour d’un verre de vin, même si je n’ai pas toutes les clés pour l'interpréter correctement), mais cet après-midi, je me suis demandé si le regard un peu égaré de David Carradine faisait véritablement partie de son jeu d’acteur ou s’il était simplement paumé. Carradine, c’est quand même le mec mono-expressif de la série Kung Fu et de Kill Bill. C’est d’autant plus étrange et intéressant que le film insiste fortement sur la thématique de l’œil, du regard et du voyeurisme, thématique personnifié par le Dr Vergerus, personnage récurrent chez Bergman (Le Visage, Le Lien, Une Passion) qui filme ici en secret des hommes et de femmes et les pousse au suicide. L’œil est partout, dans le cabaret, les chambres, ou la rue, il contamine la parole laissant advenir la bestialité et la violence pour la tuer petit à petit. Il endort, il hypnose. Empêchant tout désir de révolte, toute aspiration à la liberté, il transforme les individus en une foule passive, prête à tout accepter.

J’ai repensé aussi à Persona et à ses jeux de miroirs. C’est en brisant un miroir, qu’Abel découvre les caméras. Et c’est juste avant de se faire arrêter que Vergerus avale une capsule de cyanure et se regarde mourir dans une glace en lâchant : « C’est comme un œuf de serpent. A travers la fine coquille, vous pouvez déjà discerner un parfait reptile ».

A la lisière du fantastique, L’œuf du serpent, même après plusieurs visions, reste un film étouffant et angoissant où le spectateur, placé au cœur du voyeurisme dénoncé par le métrage, et coupé de toute possibilité de parole, devient lui-même un simple regard .

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