mercredi 26 décembre 2007

Induced by air conditioning



Quand j’étais au lycée, le samedi midi, il y avait la sœur d’une copine qui venait nous chercher en Twingo jaune après le cours un peu chiant de latin. Cette fille avait deux ou trois ans de plus que nous. Elle était à l’université. La classe. Elle faisait des études de lettres ou un truc dans le genre, peut-être philo même, mais elle n’était pas en fac de sciences parce qu’elle était bien trop belle pour faire math. J’attendais avec impatience chaque fin de semaine. De la fenêtre de la salle D315, pendant que mes camarades essayaient de terminer leur version de Tite-Live à laquelle j'avais renoncée, je regardais fébrilement au dehors si je n'apercevais pas la voiture jaune sur le parking.

Cette fille, en plus d’être vraiment belle, était drôle et intelligente. Elle écoutait toujours de la super musique sur l’autoradio pourri de la caisse de ses parents. Les Pixies, les Stones, Weezer (enfin surtout Undone), les Beatles
Quand la sonnerie libératrice retentissait, mon cœur se mettait à battre plus rapidement, mes mains commençaient à devenir moites. Je sortais en jetant ma version inachevée sur le bureau du prof endormi et j'allais rejoindre ma copine qui ne faisait pas latin mais option cinéma. Dans les couloirs, je marchais rapidement, essayant d'éviter les lycéens amorphes, enjambant les plus atteints, j'en profitai aussi pour prendre une pastille mentholée fraîcheur extrême, histoire de masquer l’odeur repoussante d’une bouche fermée pendant une heure. L'odeur du cours de latin, en somme.

Sur le parking, je m’arrêtais un instant savourant ce court moment avant de rejoindre la voiture. J’entendais déjà la musique qui passait au travers des fines portes en plastique de la Twingo. Je respirais profondément et ouvrais la portière passager en essayant de rester le plus naturel possible. Son parfum se répandait alors tout autour de moi. La tête me tournait. En me faisant une bise, ses cheveux ondulés caressaient mon visage. Je fixais attentivement son cou qui se tendait avec l’envie irrésistible de l’embrasser, de m’enfouir dans ce creux chaud, parfumé et si accueillant. Puis je m’asseyais, silencieux, sur la banquette arrière inconfortable pendant que ma copine prenait la place si désirée du passager. Elle montait le volume de l’auto-radio et on partait pour 10 minutes de bonheur.

Sur la route, c’était toujours la même chose. Elle parlait tout le temps, de choses et d’autres, de trucs d’étudiants cool pour nous, lycéens. « Il est toujours aussi timide ton copain », elle disait à sa sœur. Mais je n’étais pas timide, j’étais bloqué. Mon corps ne répondait plus, incapable de sortir un son, j’acquiesçais le plus souvent de la tête. J’avais peur. Peur que toute cette beauté, cette classe s’envole au bruit de mes mots maladroits, de mes idées mal forgées et réductrices, de mes avis si peu intéressants. J’avais peur qu’en parlant elle se rende compte que j’étais con et qu’elle ne veuille plus me raccompagner le week-end. J’avais peur de la décevoir. Je voulais lui plaire mais je savais que mes paroles me desserviraient alors je ne faisais rien. Je profitais de cet instant, je le gardais précieusement pour moi et il m’aidait à tenir la semaine, à combler son absence.

L'année a passé comme toutes les autres années. Et je ne lui ai jamais réellement parlé. Elle m’a sans doute pris pour un mec timide un peu simplet qui n’avait que deux mots de vocabulaire : « ouais » et « cool ».

Cette sensation de malaise ou plus généralement d’incapacité à mettre mes idées en ordre, à mettre à nue ma parole, je la ressens aujourd'hui encore.

Dès que j’écoute les Fiery Furnaces et qu’il s’agit d’en parler, d'en faire une notule, d'en dire quelques mots. Je reste silencieux sur le sujet. Je me bloque. Instinct naturel de défense. J'ai l'impression que quoique je dirais, rien ne pourrait être à la hauteur de ce que je ressens en écoutant les albums. Ce n'est pas tant que je ne sache pas quoi écrire sur ce groupe mais simplement que je n'ai pas envie de trahir les disques. Alors, achètes-les, commande, par exemple, Widow City parce que ce n'est pas à la Fnac que tu risques de le trouver, écoute-les autres. Pense à la première fois où tu as écouté le disque que tu chéris le plus dans ta discothèque et imagine que tu puisses retrouver cette sensation.
Avec les Fiery Furnaces, tu t'en approcheras certainement de très près. Et tu sauras alors...

Mais tu peux surtout aller voir la notule d’Harry Belane sur Pulp qui, lui, n’a pas peur de parler aux jolies filles. Et tu en sauras bien plus...

2 commentaires:

Bartleby a dit…

L'art de bien parler de ce dont on ne peut pas parler ! Ou comment tuer Wittgenstein.

harry belane a dit…

bien tourné ce texte, bien détourné aussi.