
Lorsque tu as acheté l’intégrale de Bergman pour une somme déraisonnable chez l’agitateur de culture, tu as eu, en déposant le coffret près de la caissière au gilet vert que tu avais repéré dès ton entrée dans le magasin, la satisfaction immédiate de te sentir appartenir au cercle privilégié des vrais cinéphiles, ceux pour qui le cinéma bande encore et qui ont leur carte d’adhérent Fnac. Evidemment, le coffret en soi te suffit à témoigner de ton indubitable bon goût. Inutile de visionner les films. Tu as pris soin cependant de décellophaner un à un tous les dvd réunis dans le gros boîtier en carton. Il suffira ensuite que tu le mettes bien en évidence sur une des étagères Ikea de ton salon pour attester le fait que tu n’es pas un spectateur comme les autres. Signe extérieur d’une culture raffinée, ta bibliothèque, ta discothèque et ta dvdthèque ne sont uniquement composées de pièces approuvées, certifiées, digérées par une certaine presse culturelle à laquelle tu es abonné.
Dès lors, ta collection, il faut bien l’avouer, devient aussi ennuyeuse que toi.
Jusqu’au jour où tu mettras en scène ton propre suicide culturel en allant louer, au distributeur automatique de vidéos en bas de chez toi, le dernier Van Damme.
Tu te réveilleras le lendemain avec ce sentiment étrange et diffus des matins de gueule de bois lorsque tu découvres, encore endormie dans un de tes t-shirts vintage, la pétasse en string que tu as levée en boîte la veille.
Tu refuseras catégoriquement d’admettre que tu as pris du plaisir, et pourtant, tu en as pris.
La raison ? C’est certainement que, depuis quelques temps, Jean-Claude est en train de devenir un acteur de grande qualité. Que le poids des années et des excès ont fini par dessiner un corps fascinant.
Evidemment, avec nostalgie, tu regardes les premiers métrages du belge, jusqu’à son fameux pétage de plombs (en gros de Double Impact en 1991 jusqu’à Double Team en 1997). Et reprends ton visionnage à partir de Replicant (2001),
En à peine 5 ans, dis-tu fièrement, Jean-Claude a joué dans 4 grands films : Replicant, In Hell, L’Empreinte de la Mort et Until Death. En mettant de côté la réalisation plus ou moins heureuse des métrages, tu apprécies sincèrement les vrais talents d’acteurs du bonhomme.
Que ce soit dans Replicant (2001), où il n’hésite pas à jouer de son image ou dans In Hell (2003), où il met en place les prémisses d’un jeu torturé, tu te rends rapidement compte que tu es en train d’assister à une révolution : celle d’un homme lynché par les médias français qui devient véritablement acteur.
Dans la scène très poignante de la mise à mort de sa femme dans l’Empreinte de la Mort (2004), on découvre ainsi un Van Damme maniant avec excellence la palette des sentiments pour finir dans un torrent de larmes déchirant.
De même, dans son dernier en date, Until Death (2007), JC joue le rôle d’un flic cocaïnomane tout en finesse. Il arbore dans le film un look vraiment très travaillé avec pâtes de vieux rocker, barbe de deux jours et cheveux gras qui viennent souligner habilement l’animalité qui se dégage de son jeu.
Alors, peut-être que tu vas commencer à en parler autour de toi, à intellectualiser mollement l’œuvre de Jean Claude, à virer le coffret Bergman (dont tu ne comprends pas bien les films) de ton étagère et à exposer avec fierté, le collector d’Universal Soldiers (1992). Il te suffira, penses-tu, de quelques semaines pour faire le tour de la filmographie de l’acteur belge. Problème : ton coffret Bergman te prend de la place et tu te dis que, de toute façon, tu ne regarderas pas deux fois Persona. Alors, un samedi après-midi, tu iras le revendre chez Cash Converter pour une dizaine d’euros avec lesquels tu iras t’acheter Légionnaire (1998).
Mais, cette fois, tu ne passeras pas à la caisse de la fille au gilet vert qui t’avait tant plu autrefois.