
Il y a bien pire qu'un critique à Télérama : ses abonnés.
Je ne t'aime pas lecteur de Télérama. Je te le dis franchement. On se connaît depuis longtemps pourtant.
Je viens encore chez toi de temps en temps, certain de toujours trouver l'hebdomadaire posé religieusement sur la table du salon duquel tu as viré ta télé parce que ça fait beauf d'avoir une télé, dis-tu.
Sur ta chaîne Hi-Fi, passe le dernier Amélie-Les-Crayons, de la chanson française fantaisiste à textes, estampillée nouvelle scène.
C'est normal, tu es amoureux de bons mots, de la belle syntaxe. Ce n'est pas à un hasard si tu es prof de français, pardon, prof de lettres.
Pourtant, tu t'habilles avec les oripeaux d'une culture que tu n'as pas. Tu mets un peu de Télérama ici, une touche de France Culture par là, un peu de France Inter sur les joues, un trait de Libé... Tu portes des vêtements bien trop grands pour toi et, il faut bien que quelqu'un te le dise, tu te maquilles comme une pute. Ce ne fait illusion qu'un temps. Le temps d'un café dans la salle des profs.
Dis-moi, pourquoi tes phrases se terminent toujours par "en plus Télérama a dit que c'était bien" quand tu parles d'un film que tu veux aller voir au cinéma?
D'un autre côté, quand ce n'est pas toi qui choisis, tu sens rapidement des petits picotements sur ta nuque, la sueur qui perle sur tes épaules, tes mains qui deviennent moites, le lobe de tes oreilles qui s'échauffe et ta respiration qui suit un rythme de plus en plus irrégulier. Que se passerait-il si nous allions voir un film que ce cher Pierre Murat n'a pas aimé (vu)?
Tu n'oses pas le dire mais, au fond, tu le sais bien, tu as peur de la médiocrité des classes populaires. Tu veux prouver que tu es un spectateur différent. Toi, tu as une culture. Et tu penses que c'est personnel, la culture, ça ne se partage pas. C'est un truc que seuls les gens intelligents peuvent comprendre, que seuls les lecteurs de Télérama peuvent posséder.
Allez, pose ton magazine télé cinq minutes, arrête d'aboyer sur les fautes de français des présentateurs télé ou sur la qualité toujours baissante de leurs émissions (de toute façon, tu n'as pas la télé, je te rappelle), sors une bonne bouteille de vin de ta cave, ce soir tu viens et on se regarde le dvd de Borat chez moi...