
Il est souvent difficile pour un lecteur de
Télérama de ranger ses préjugés dans sa poche et d'aller au ciné les yeux débarassés du voile de l'ignorance crasse des critiques dudit quotidien télé.
Ainsi on ne verra jamais un de ses fidèles abonnés apprécier à sa juste valeur un bon actioner bourrin, décompléxé, totalement jouissif et foncièrement honnête. Je veux bien entendu parler du défoulatoire John Rambo.
Exception faite toutefois pour Rocky Balboa qui sous prétexte de hype nationale s'est vu gratifier d'une critique honorifique, certes justifiée, mais au fond tout à fait malhonnête.
Il n'est pas si étonnant que Stallone reprenne une à une ses icônes glorieuses des eighties. Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le penser, une démarche marketing opportuniste. Stallone, contrairement à Schwarzenegger, a toujours été un corps du passé, profondément marqué par la souffrance et la faiblesse humaine. Il est donc vraisemblablement logique qu'à la fin d'une carrière quelque peu chaotique, il se retourne une dernière fois en arrière pour regarder les traces de son passé.
Dans la majorité de ses films, Sly est en effet corps du passé: dans le premier Rambo, c'est un corps parsemé de cicatrices, rapeux, rêche que la guerre n'a pas épargné et qui ne peut s'intégrer dans une société lisse et conformiste. Même dans Demolition Man qui se passe dans un futur proche, Stallone est encore corps du passé : corps cryogénisé, qui ne peut s'adapter à cette nouvelle société. Schwarzi, de son côté, c'est véritablement le corps du futur, sans expression, sans aucune marque d'humanité. C'est une machine (Terminator) qui n'a pas sa place dans le temps présent (Total Recall, A l'Aube du 6ème jour) ou dans la réalité (Last Action Hero, Hercule à New York).
Il n'est pas donc pas surprenant que le Terminator ait stoppé sa carrière cinématographique (beaucoup moins intéressante que celle de Stallone) pour essayer de trouver sa place dans la sphère politique, sphère dans laquelle, cependant, ce corps ne peut toujours pas être en adéquation avec le temps présent et les préoccupations des autres corps véritablement humains.
Au contraire, Stallone, lui, est profondément humain. Il suffit de lire les derniers titres de ses oeuvres qui ne sont qu'un nom et un prénom. Stallone est homme.
Toutefois, John Rambo s'inscrit dans une démarche radicalement différente de celle de Rocky Balboa qui regardait le passé droit dans les yeux en se faisant mettre chaos à chaque premier round et voulait rendre humain ce que la machine hollywoodienne avait broyé, mâché et recraché.
Le nouveau Rambo est un bel hommage aux films d'action des années 80. Il s'agit probablement de l'un des métrages les plus violents, les plus gores qui soient sortis ces dernières années au cinéma. Mais la violence que Stallone met en image dans ce quatrième opus est l'exacte opposée de celle des deux derniers Rambo. C'est froid, sec, animal. Les corps souffrent, explosent. Ils sont mutilés, déchiquetés, compressés, troués, évidés, découpés.
C'est vrai que parfois, cela ressemble à un bon gros Z italien des années 80 car le principal écueil du film est que Stallone n'a pas grand chose à dire (Rambo est d'ailleurs souvent mutique). Mais, pour remédier à ce manque flagrant de scénario, il soigne sa mise en scène et offre une lisibilité quasi parfaite de l'action en multipliant les plans larges. Le découpage, le montage et la mise en scène donnent ainsi l'occasion de voir des scènes totalement jouissives qui provoquent chez le spectateur qui ne lit pas Télérama l'envie de sauter dans son fauteuil et de faire la bagarre en sortant de la salle. Le principal atout du film est sans conteste sa grande honnêteté.
Mais tout cela serait bien futile sans la présence de Stallone à l'écran dont le corps imposant est devenu avec le temps absolument passionant. Le visage de Sly est une carte de la souffrance parcourue de cicatrices. Inutile par conséquent de lui donner la parole, ses traits disent tout.
D'ailleurs, dans le dernier plan du film, le plus intéressant et aussi le plus émouvant, Stallone, toujours sans dire une seule phrase, donne véritablement à voir, avec simplement un geste ou un regard, toute la souffrance de son corps incapable d'avancer, toujours obligé de regarder en arrière qui hurle le temps de quelques plans : "je suis nostalgie, je suis mélancolie".
Vivement Rambo V.