lundi 21 juillet 2008

Identification d'un écrivain (extrait chapitre 1) par Jacques Granola

Chapitre 1 : Ma naissance.


Comme tout le monde, je suis né un jour, ce qui fait de moi un être humain à part entière. Je suis né une triste nuit du 13 mai 1952. Un vendredi. Pour certains, cela porte chance, pour d'autres, c'est un signe de malheur. J'aurai bien failli ne pas être là aujourd'hui dans la mesure où ma mère a accouché dans des conditions plutôt difficiles qui ont mis ma vie en danger et par la même occasion, la sienne.
5h48, ce matin-là. Papa, mon père, est dans l'atelier en train de préparer la viande. Il est boucher de profession, c'est son métier. Ma mère lui donne un coup de main. Ce jour-là, elle ficelait des paupiettes.
Mes parents sont d'origines modestes. Mon père a fui le régime nazi de l'est de la France et s'est réfugié dans l'ouest en 1938. Fils d'ouvrier, il a travaillé dur pour monter sa boutique, son gagne pain, son casse-croute comme il disait. Mes parents n'ont jamais fait d'études et il n'y avait aucun livre dans le salon ni même dans la bibliothèque. Leur travail, c'est tout ce qu'ils avaient. Et mon père me répetait souvent : "Fils, ton travail, c'est ta vie".
Ils avaient parfois du mal à joindre les deux bouts, mais leur courage, leur tenacité les rendaient exemplaires. Certes, on ne mangeait pas toujours à notre faim et Noel ne se faisait pas toujours au pied du sapin, mais nous avions l'amour. Intrinsèquement et fondamentalement, je crois que c'est cet amour de mes parents qui m'a poussé vers les lettres.
Les doigts de ma mère étaient bleus comme un ciel sans nuages. Elle ne sentaient plus ses phalanges à force de nouer la ficelle autour de pièces de veau.Et la viande était froide, si froide que le froid avait comme endormi ses mains caleuses. Elle accomplissait sa tâche mécaniquement sans s'en rendre compte et disposait les paupiettes parfaitement exécutées les unes à côté des autres sur la planche de travail. Elle entendait au loin mon père qui travaillait la découpe. Le couteau faisait un bruit sourd quand il s'enfonçait dans la viande. Puis d'un grand coup sec et puissant, elle se l'imaginait découpant un steak ou une entrecôte, ses muscles bandés, le sang de la viande ruisselant sur son tablier. Elle ne sentait pas les contractions qui se rapprochaient de plus en plus. Le froid et sa tâche ingrate avaient anesthésié son corps et son coeur. Je naquis de facto sans qu'elle s'en rende compte ou du moins sans qu'elle ne s'y préparât. Je tombai sur le sol blanc maculé de sang de bêtes, de morceaux de gras de porc, et de ficelle. Ce sont mes cris qui l'alertèrent de ma présence. Ses yeux s'emplirent alors de larmes de joie mais aussi de surprise lorqu'elle me vit pour la première fois car malgré que je suis né ainsi, j'étais néanmoins un beau bébé et je pleurais. Elle appela mon père, son mari qui accourut d'un pas certain et déterminé comme un seul homme, son couteau de découpe encore à la main mais le sourire aux lèvres. Il l'essuya contre son tablier:
-"Regarde ce que le bon dieu vient de nous apporté", dit elle larmoyant.
-"C'est un jour merveilleux!" répondit-il gaiement.
Il embrassa ma mère et de son geste si précis, si professionnel, il trancha le cordon ombilical d'un coup sec. Puis il me mit au creux de son tablier pour me réchauffer. Je crois que même que si j'étais un bébé, je comprenais un peu la situation. On formait maintenant une famille.
- Comment qu'on va l'appeler? demanda mon père.
- Je ne sais pas dit ma mère hésitante, je n'y ai pas réfléchi, tout est allé si vite. J'ai été grosse sans m'en rendre ben compte.
- Paupiette? plaisanta papa en riant
- Et si on l'appelait Jacques. Simplement. Comme ton père. Jacques Granola, c'est un nom qui sonne bien.
Mon père baisa mon front et ma mère aussi. Puis elle se leva, prit l'ardoise noire posée sur le comptoir et écrivit à la craie blanche d'une écriture un peu tremblante car pleine d'émotion, mais elle se força quand même à bien former ses lettres : "Aujourd'hui, paupiettes de veau offertes pour fêter la naissance de mon fils Jacques Granola"