La Dissertation de 1770 va permettre à Kant de résoudre le problème de la connaissance du monde en procédant par toute une série de distinctions. Si certes, dès la première lecture du paragraphe qui ouvre le texte, on peut comprendre qu’il va examiner la notion de monde comme un tout qui ne soit plus à son tour une partie, on doit aussi noter que Kant cherche à séparer une analyse et une synthèse idéales d’une analyse et d’une synthèse réellement effectives dans le temps, c’est-à-dire effectives concrètement. Il commence donc par montrer qu’il n’existe aucune relation entre la composition du monde établie au moyen d’une notion intellectuelle et la représentation concrète de ses parties qui nous sont données à connaître dans une synthèse successive.
La connaissance intuitive, c’est-à-dire celle qui a trait au sensible, possède ses propres lois. En effet, elle a le choix entre remonter du tout aux parties dans une régression, c’est-à-dire dans une analyse, ou bien procéder des parties au tout dans une progression ou plus précisément dans une synthèse. La première tente de faire apparaître le concept de simple tandis que la seconde, celui de Tout. Mais le problème est qu’elle ne peut les achever dans un temps fini assignable. Kant s’oppose vraisemblablement ici à Leibniz qui soutenait dans la Monadologie que le composé suppose le simple.
Aussitôt après avoir défini la monade, Leibniz procédait en effet à une analyse réelle de celle-ci. « Et il faut qu’il y ait des substances simples, puisqu’il y a des composés : car le composé n’est autre chose qu’un amas ou aggregatum des simples. » L’existence des monades est ici prouvée par le fait qu’il y a des composés dans la nature, le composé n’étant qu’un agrégat de simples. Or le simple pour Leibniz est le critérium de la substantialité et de l’existence absolue. Tout ce qui se laisse décomposer n’a qu’une existence phénoménale, et la phénoménalité consiste précisément dans la réductibilité à quelque chose de plus simple. Or Kant pense que Leibniz, qui voyait dans l’analyse, l’opération mentale qui atteignait le simple, et dans la synthèse l’opération qui s’élevait au monde, se trompe car sa conception reste totalement abstraite, elle ne tient absolument pas compte de la manière dont nous sont donnés le Tout et les parties. La pensée raisonne donc à vide, et l’esprit humain peut dés lors concevoir par synthèse ou par analyse l’absolument simple et le tout absolu, même si ni l’un ni l’autre ne peuvent être atteint dans l’intuition. C’est pourquoi la synthèse et l’analyse devraient être effectuées en un temps continu mais aussi infini. Kant distinguera par la suite la connaissance légitime des objets qu’il est possible de produire dans l’intuition et la pseudo-connaissance des réalités, pour lesquelles une telle production est impossible. Il est tout à fait possible par exemple de s’élever à l’idée d’un être suprême, auteur de la finalité dans la nature, en revanche, il est impossible de produire un tel être dans l’intuition et de l’apercevoir effectivement.
Par conséquent, la connaissance intuitive ne nous permet jamais de déterminer l’élément simple ou la totalité absolue. Kant écrit à ce propos : « Selon les lois de l’intuition relatives à la composition et à la totalité, ni le tout, dans le premier cas, ni le composé dans le second, peuvent être complètement pensés. » (Dissertation, Section première, De la notion de monde en général, §1, AK, II, 388) -je continue à citer dans l'édition de l'Académie!-) On comprend par là qu’il y a désaccord entre la faculté sensitive de l’intuition et la faculté intellectuelle ou plus exactement qu’il ne peut pas y avoir adéquation ou identité entre des opérations réalisées dans l’intuition et des opérations purement intellectuelles. De ce point de vue, on est en droit d’affirmer que le monde n’est jamais pour les sens ce qu’il est pour l’intellect. Ce que promet le concept intellectuel, les sens ne le tiennent pas, et inversement, ce que découvrent les sens, le concept intellectuel le dépasse. C’est pourquoi afin d’assumer cette dualité Kant va dans le deuxième paragraphe, distinguer trois aspects du monde : la matière, la forme et l’ensemble (materia, forma et universitas).
La matière signifie les parties du monde c’est-à-dire les substances. Cette définition pose le problème de savoir « comment plusieurs substances peuvent s’unir pour former une unité, et à quelles conditions il est possible d’éviter que cette unité ne devienne à son tour, la partie d’un autre ensemble. » (AK, II, 389) Kant souligne encore ici la place importante qu’il accorde à la définition du monde en tant que tout qui ne soit plus à son tour une partie.
La forme pose le concept d’un mode de coordination des parties en un tout et non dans une subordination des substances. La représentation de ce tout doit se fonder sur une connexion constituant la forme essentielle du monde. Kant fait remarquer à ce sujet qu’ « en embrassant plusieurs choses à la fois, on fabrique sans peine un tout de représentation, mais on n’atteint pas pour autant, la représentation d’un tout. » Cela signifie qu’il ne suffit pas pour faire un monde de prendre ensemble une multiplicité de termes, encore faut-il pouvoir distinguer la coordination idéale et subjective qui donne « un tout de représentation », c’est-à-dire une forme arbitraire du monde, d’une coordination réelle et objective qui permet « la représentation d’un tout », la forme essentielle du monde. Il ne faut pas pour autant confondre cette forme essentielle du monde avec des compositions simplement empiriques. Et afin qu’il soit possible et nécessaire que « plusieurs réalités actuelles se rapportent les unes aux autres comme parties solidaires constituant un tout », il faut qu’elles soient considérées comme des phénomènes se manifestant dans l’espace et dans le temps. De cette manière, elles attesteraient l’existence d’un principe commun de connexion universelle, mais ne l’exposeraient pas. Se pose donc ici la difficulté de déterminer un troisième terme qui soit capable d’unifier les deux précédents.
L’ensemble, enfin, définit la totalité absolue de toutes les parties intégrantes. Il faut avant tout retenir de ce paragraphe que d’un côté, les parties de la coordination nous sont données par la connaissance sensitive tandis que de l’autre, la forme abstraite de leur unité nous est offerte par la pensée. Cependant, il faut avouer que cette interprétation peut être discutée. En effet, le texte latin souffre de quelques passages un peu obscurs, ici par exemple, on peut lire : « ideoque, etiam si non sint sensitive conceptibiles, tamen ideo non cessare esse intellectuales. » (AK, II, 392) La difficulté se trouve au niveau de la détermination du sujet de « non sint », celui-ci étant elliptique. On peut donc très bien choisir le nom « coordinationes » pour construire la phrase, auquel cas elle signifierait que la coordination, qui ne dépend de la connaissance sensitive que parce qu’elle est temporelle, reste en elle-même intellectuelle. Mais, si l’on s’en réfère à la phrase précédente, on peut tout aussi bien reprendre le «plurium coordinationem », dans ce cas, si plura devient le sujet, la phrase nous amènerait à penser que, puisque la coordination est sensitive, les éléments coordonnés, eux, ne sont pensables qu’intellectuellement. Choisissons la seconde interprétation parce qu’elle nous permet de montrer, du fait du désaccord entre nos facultés de connaissance intellectuelle et sensitive que nous avons bien affaire à deux mondes. Dans cette perspective, Kant nous obligerait à faire la différence entre un monde sensible et un monde intelligible, entre un monde métaphysique, c’est-à-dire un monde en tant que totalité des choses en soi qui peut parfaitement se concevoir mais qui ne peut pas cependant être représenté, et un monde phénoménal qui, lui, est un indéfini spatio-temporel, c’est-à-dire qu’il ne peut jamais être une totalité même lorsque l’on se représente un espace et un temps au-delà des précédents, puis un autre espace et un autre temps encore au-delà, « comment, en effet, la série, qui ne doit jamais être achevée, des états de l’univers se succédant éternellement pourrait-elle être ramenée à un tout, comprenant entièrement toutes les vicissitudes, cela on a grande difficulté à le concevoir. » (AK, II, 391) Kant nous montre ainsi que concilier la forme et la matière du monde dans une récapitulation universelle est une tâche qui « inflige au philosophe un véritable supplice.» On sait par la suite que la raison oubliera tout cela, ce qui la condamnera à se déchirer dans l’arène des antinomies cosmologiques.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire